Lundi 11 juin 2007

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blog de Franz-Olivier Giesbert

Sciences

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Climat

A la reconquête des pôles

31/05/2007 - Frédéric Lewino (enquête de Gwendoline Dos Santos) - © Le Point

Les expéditions polaires se succèdent à un rythme effréné. En traîneau, en bateau, en chenillette, les chercheurs se pressent sur les deux pôles pour percer les secrets du réchauffement terrestre. Il y a urgence !

L e 27 avril, à 22 h 30, les deux Belges Alain Hubert et Dixie Dansercoer atteignaient le pôle Nord après un raid épuisant de cinquante-quatre jours. Tirant chacun une charge de 130 kilos, ils en ont bavé, pire que des chiens de traîneau. La dernière journée fut un enfer : des blocs de glace monstrueux à contourner, des ponts de glace instables, des tempêtes épiques, des chenaux s'ouvrant sous leurs pas. Pourtant, ces deux masochistes en redemandent puisqu'ils poursuivent leur course vers le Groenland, qu'ils traverseront sur 2 500 kilomètres ! Ils ne font pas uniquement cette course pour épater la galerie. C'est la science qui les guide. Tout au long de leur balade d'« agrément », ils ne cessent de mesurer l'épaisseur de la glace, ce qui servira à l'étalonnage du radar du futur satellite Cryosat 2 de l'Esa ( voir encadré ).

Nos deux Tintin ne sont pas les seuls à défier ce désert. Depuis le démarrage de l'Année polaire internationale, le 1er mars, les calottes glaciaires sont les derniers endroits branchés pour les chercheurs. Cependant, à la différence de Peary, Amundsen, Scott, Shackleton et Charcot, voilà un siècle, ces nouveaux explorateurs ne sont pas guidés par leur seule gloire, mais ils participent à une croisade scientifique de la plus haute importance : l'auscultation de l'Arctique et de l'Antarctique, en pleine déconfiture climatique. Or ces deux calottes, maintenant nous le savons, sont les deux clés de voûte du climat terrestre. Elles abritent 85 % des réserves d'eau douce de la planète. Elles contrôlent les grands courants marins. Elles servent de thermostat planétaire grâce à leur albedo (indice de réflexion lumineuse). Enfin, elles sont à la base de la vie marine et par conséquent terrestre.

Or ces clés de voûte sont en train de s'effriter !

Les récentes campagnes de mesures polaires réalisées sont de plus en plus inquiétantes. N'en déplaise à certains. La banquise arctique d'été se rétracte si vite qu'on promet sa disparition dans vingt à cinquante ans. Le sud du Groenland fond comme s'il était caressé par la mer des Caraïbes. L'Antarctique semble mieux résister à la fièvre générale, bien que la perte de quelques glaçons grands comme la Corse dans la mer de Weddell inquiète.

Effrayée par cette perspective réfrigérante, la communauté scientifique mondiale a donc décrété l'Année polaire internationale depuis le 1er mars. Ainsi a-t-elle réussi à faire cracher aux gouvernements 1,7 milliard de dollars pour financer 210 projets de recherche, dont 58 avec une participation française. Depuis le 4 septembre 2006 et pour deux ans, la goélette « Tara » se laisse dériver au gré de la banquise arctique. A bord, ses huit « glacionautes » réalisent les milliers de mesures réclamées par le programme européen Damoclès, destiné à comprendre et à quantifier le réchauffement arctique. Sous la houlette de Jean-Claude Gascard, de l'université Paris-VI, quarante-cinq laboratoires européens, russes et américains ont concocté un programme d'enfer : lancer des ballons pour étudier l'atmosphère, sonder l'océan pour relever la température, la salinité et la pression jusqu'à 4 000 mètres de fond, relever l'albedo de la banquise, mesurer l'épaisseur des glaces, recenser la faune... Les chercheurs espèrent que cet inventaire, le plus complet jamais entrepris en Arctique, leur permettra de savoir une fois pour toutes si la fonte de la banquise enregistrée ici et là correspond à un phénomène général.

Plusieurs autres expéditions parcourent actuellement ou parcourront bientôt l'Arctique. Le Groenland, surtout, est le point de mire de tous à cause de sa fonte accélérée. Du côté français, une femme, Madeleine Griselin, du CNRS, y poursuit une surveillance des glaciers, mais elle se rendra également en Antarctique. L'agonie du Grand Nord a également attiré notre aventurier tricolore Jean-Louis Etienne. Après ses vacances dispendieuses et peu utiles sur l'île Clipperton, il envisage de survoler la banquise à bord d'un dirigeable financé par un pétrolier réputé pour ses marées noires. il embarquera des scientifiques allemands qui mesureront l'épaisseur des glaces au moyen d'un radar révolutionnaire ! A vrai dire, un simple avion aurait fait l'affaire... Et l'argent aurait été mieux employé ailleurs ! Dans quelques semaines, un autre aventurier français, Luc Hardy, s'élancera à son tour à l'assaut du Groenland à la tête d'une équipe comprenant quatre scientifiques et quatre enfants.

Bien plus sérieux : le raid franco-italo-russe Taste-Idea, en Antarctique. Voilà plus de dix ans que Michel Fily, du laboratoire de glaciologie et géophysique de l'environnement (université de Grenoble), s'y prépare. Il a programmé un parcours de 3 000 kilomètres dans le trou du cul glacé de la planète, qui sera effectué au cours des trois prochains étés australs. Huit hommes prendront place à bord de quatre véhicules à chenilles tirant deux, trois ou quatre traîneaux. « La première étape, en décembre 2007 et janvier 2008, nous mènera du littoral à la station franco-italienne Concordia (Dôme C). L'été d'après, nous reprendrons la route pour atteindre la station polaire russe Vostok, en passant par le pôle Sud (Dôme A), où les Chinois envisagent d'établir la leur. Enfin, la troisième année, nous retournerons sur Concordia. » Inutile de dire que ces petites balades de santé seront entrecoupées d'une foule de mesures. L'équipage posera également des réflecteurs radars pour faciliter la tâche des satellites et prélèvera des carottes dans les névés pour apprécier des précipitations vieilles de 1 000 ans. Michel Fily n'attend plus que le feu vert financier de l'Agence nationale de recherche (ANR). L'Institut Paul-Emile-Victor, qui gère la station Concordia, assurera les moyens logistiques.

Taste-Idea n'est qu'une des composantes du programme scientifique Itase, qui comprend de nombreuses autres expéditions en Antarctique. Les Américains de l'université du Maine y ont déjà parcouru plus de 5 000 kilomètres et s'apprêtent à repartir. Les Japonais et les Norvégiens se sont associés pour effectuer leur propre incursion qui ralliera le pôle Sud par une autre route. La Corée du Sud et l'Europe prévoient de mettre en chantier des brise-glace. Sans oublier les Chinois, qui viennent par deux fois de rallier le pôle Sud à la force du jarret. Le continent antarctique est à ce point courtisé qu'il abrite aujourd'hui 68 stations polaires en activité.

Sillonné de long en large, il est également fouillé dans ses entrailles. A Concordia, le programme européen Epica mené par les Français a rapporté une carotte de 3 kilomètres permettant de remonter jusqu'à 800 000 ans dans le passé. Mais les Chinois comptent franchir le cap du million d'années en forant près du pôle Sud, où l'épaisseur de la glace est encore plus importante. Piqués au vif, les Américains désirent feuilleter un climat beaucoup plus ancien. Jusqu'à 65 millions d'années ! Pour cela, ils forent encore et encore, non pas dans la glace, mais dans le socle rocheux de l'Antarctique. Leur premier trou réalisé dans le cadre du programme Andrill, en collaboration avec les Allemands, les Italiens et les Néo-Zélandais, leur a déjà appris que, depuis 5 millions d'années, la mer de Ross a décongelé et recongelé cinquante fois !

Nous ne pouvons passer en revue les centaines de recherches polaires actuelles. Cependant, elles laissent déjà apparaître le fait que les deux pôles sont bien plus liés qu'on ne le pensait. Les deux calottes glaciaires s'amusent avec le climat terrestre comme avec une balle de ping-pong, se renvoyant l'une à l'autre les courants marins et les masses d'air glacé. Ce qui leur permet, depuis des millions d'années, de jouer au chat et à la souris avec le reste de la planète. D'où l'importance capitale des expéditions en cours. C'est la seule façon de comprendre l'humeur bipolaire de la Terre. Si, bien sûr, nous désirons continuer à peupler cette Terre. Mais, parfois, c'est à se demander si l'homme en a vraiment envie. Sans vouloir jeter un froid...

Mobilisation spatiale

L e 8 octobre 2005, la communauté scientifique entre en deuil : le satellite Cryosat de l'Agence spatiale européenne se volatilise au décollage. Ce petit bijou entièrement dévolu à la recherche polaire devait mesurer, à quelques centimètres près, les variations d'épaisseur des calottes glaciaires et des banquises. Un drame incalculable qui ne pourra être réparé qu'avec le lancement de Cryosat 2, en mars 2009. Observateurs incomparables, les satellites sont de plus en plus sollicités par les chercheurs polaires. Les Américains, en utilisant Icesat, lancé le 13 janvier 2003, viennent de repérer sous l'Antarctique un réseau de 150 lacs sous-glaciaires qui se vident et se remplissent à une vitesse insoupçonnée. Par ailleurs, grâce aux satellites jumeaux Grace, sensibles aux variations de la gravité terrestre, une autre équipe américaine a pu déterminer que le Groenland perdait entre 150 et 250 kilomètres cubes de glace par an. Ce qui se traduit par une remontée du niveau de la mer de 0,5 millimètre par an.

Dans l'espace comme sur Terre, c'est donc la mobilisation générale autour des pôles. Tous les satellites ayant leurs antennes braquées vers la planète bleue sont mis à contribution : ERS, Jason 1, Spot, Odin, Calypso, Parasol, QuikSCAT, Envisat... et bien d'autres.

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